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Des mots et des images
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9 février 2007

Les chevaliers du siècle dernier

28 avril 1974

Les Boueux, les Boueux !!!

C’est petit Jacques qui les a vus le premier, il s’égosille en courant dans la direction du camion-benne et il fait des grands gestes pour saluer, au passage de l’engin fumant qui crache sa pestilence, les hommes perchés là-haut. Ils répondent à son salut par des signes de la main et de grands sourires complices.
L’alerte est donnée et c’est la ruée des gamins vers les sauveurs de l’humanité. Oui ! ce sont eux qui empêchent notre civilisation de disparaître sous les ordures et la crasse malsaine des déchets ménagers.
Tous, haletants et frétillants. Il y a là, Laurence, sa sœur Catherine, Géraldine, son petit frère Rémi, puis Thierrry, Thibault, Marie-Christine, Fabienne et Julie les jumelles, mais aussi Marie-Noëlle qui ne dit rien, sans oublier le petit Jacques et son inséparable copain Denis. En tout une douzaine de gosses piaillants et gesticulants, remplis de vigueur, de vie, de joie, courant comme des dératés autour du camion. C’est la fête, ils se sont arrêtés de jouer à la balle au prisonnier laissant le ballon rouler puis disparaître au coin de la rue, pour ne pas manquer l’arrivée des Boueux mystérieux qui apparaissent de nul part dans un grand fracas métallique.
Le camion-benne stoppe une première fois. Les freins entrent en action dans un chuintement trop sonore qui exacerbe les nerfs et fait sursauter les jumelles très proches des roues. Elles poussent des cris de joie ponctués de hurlements quasi-hystériques, tout en sautant sur place en même temps qu’elle battent des mains avec frénésie. C’est le délire. Les deux hommes à l’arrière du bahut descendent rapidement des marches-pied pour empoigner avec force les poubelles dégorgeantes. Chacun d’un côté de la rue, avec les même gestes, au même moment ils retirent les couvercles, soulèvent les énormes lessiveuses de métal et déversent avec célérité leur contenu nauséabond dans la gueule gourmande à l’arrière du camion. En deux secondes les poubelles sont vides, enfin débarrassées des ordures, elles reviennent sur le trottoir avec leur couvercle posés de guingois. Le plus petit des hommes, sûrement le chef, siffle entre ses doigts, c’est le signal, le chauffeur embraye et passe la vitesse toujours dans un bruit d’enfer. Le camion fait un bond vers les numéros suivants de la rue des Vergers, continuant son balai contemporain pour le plaisir des enfants.
Dans un nuage de fumée, le camion-benne poursuit sa route, remonte la rue de la cité en remplissant son gros ventre de fer suivi par cette ribambelle de moustiques bondissants qui acclament et applaudissent ces chevaliers des temps modernes. Bientôt l’engin va tourner, quitter le pâté de maison et continuer ailleurs son rituel de ramassage. C’est l’instant que choisi Thibault, qui a couru plus vite que ses camarades, pour sauter sur le marche-pied, aidé par le grand costaud. Il devient pour quelques instants le héros du jour tout en sachant que sa mère va apprendre rapidement ses exploits et qu’il lui restera le souvenir d'une tannée cuisante. Peu importe - pour le moment - c’est lui le roi de la montagne. Il aperçoit Marie-Noëlle qui s’est arrêtée et le regarde sans rien dire. Elle est belle Marie-Noëlle avec ses grands yeux transparents-tristes et ses cheveux noirs-velours. Thibault pense qu’il est amoureux. C’est pour elle qu’il a vaincu sa peur et sauté sur le monstre d’acier. Il aimerait tant…
Le camion-poubelle est reparti. Les Boueux ne sont plus là. A la place, il y a le silence insultant qui suit les moments intenses. Les enfants restés au milieu de la grande route tout ébaubis ont suivi des yeux le cheminement du véhicule et l’ont vu s’eloigner progressivement vers un autre quartier de la ville. Il a tourné à gauche et c’était fini.
Moi j’aimerai bien savoir où y vont les Boueux après ? s’exclame soudain Thierry en rompant le silence - Ben y font le tour de la ville pour ramasser toutes les poubelles ! répond Géraldine - Oui mais après ? - Après quoi ? - Après qui z’ont tout fini de ramasser les poubelles, s’énerve Thierry en regardant furieusement la rouquine.
Marie-Noëlle ne dit rien.
- Moi je sais, dit Petit Jacques - je les ai vus l’autre jour avec mon père quand on étaient dans le train pour aller à Paris. On est passés devant une gigantesque usine avec une rampe d’accès qui tournait tout autour comme un escalier en colimaçon et le camion des Boueux y montait jusqu’au sommet ! - Et comment y font pour redescendre ? s’étonne Thibault qui sent pas très bon - Bah, je les ai pas vus redescendre moi, le train est entré dans un tunnel et j’ai plus rien vu, mais mon père m’a expliquer que ce grand bâtiment est un incinérateur d’ordures ménagères - C’est quoi un cinérateur ? demande Catherine qui a quatre ans et demi.
Marie-Noëlle sourit.
- Peut-être qu’il y a un grand trou tout en haut de l’usine, avance Laurence un peu hésitante, et qu’il mettent tout dedans pour être haché-broyé et que ça ressort de l’autre côté tout neuf pour servir aux gens encore une fois - Même les os de poulet et les épluchures de patates qu’on a pas mangé ? s’interroge Denis qui suçote un bâton de réglisse - Ouais ! même le poisson aux câpres que t’aimes pas, lui répond Petit jacques.
Fabienne et Julie font “Hon Hon”.
Marie-Noëlle ne dit rien.
- Et vous croyez que les Boueux tombent dans le trou avec le camion ? s’écrie Marie-Christine qui a parfois des idées bizarres - Moi, j’en suis sûr ! lance Petit Jacques, puisqu’il n’ont pas de rampe pour redescendre, eh ben y finissent dans le trou eux aussi - C’est pas possible, dit Thierry - Ah ouais et pourquoi pas ? renchérit Petit jacques qui se doute qu’il a sorti une énormité - Parce que tout les lundis et tout les jeudis, c’est les mêmes Boueux qui viennent chez nous pour le ramassage des poubelles, donc y peuvent pas être hachés-broyés comme les ordures - Peut-être que c’est des robots alors ! On les réparent à chaque fois et les gens le savent même pas ! s’écrie de nouveau Marie-Christine qui a toujours des idées bizarres - Ou alors, c’est des envahisseurs venus d’une autre planète qui viennent voler nos poubelles et le grand bâtiment incinérateur, c’est pour cacher un immense vaisseau spatial qui va bientôt décoller en emmenant avec lui les vrais Boueux qui sont prisonniers des extra-terrestres - Non Non Non, c’est pas possible ça, parce que les envahisseurs y z’ont le petit doigt tout raide pour qu’on les reconnaissent comme dans le feuilleton à la téloche avec David Vincent, dit Thierry qui est un fin connaisseur en science-fiction.
- La prochaine fois que vient le camion-benne, on mènera une enquête pour en savoir plus, déclare solennellement Thibault qui est immédiatement approuvé par les autres gosses - Bonne idée - Génial- On va bien s’amuser - Qu’est-ce que tu en penses toi ? demande t-il un peu troublé à Marie-Noëlle.

28 avril 2004 - Rue du Faubourg poissonnière - 20 H 47.
- Puce ! t’as ton portable ? 
- …
- Préviens ta copine…dis lui qu’on sera en retard.
- …
- ça fait une demie-heure qu’on est coincés derrière ce putain de camion-benne. 
C’est toujours pareil, dès qu’on est pressés on se tape les éboueurs. 
- …
- …
Thibault fulmine.
- Et toi tu ne dis rien ?
Marie-Noëlle ne dit rien…elle sourit…elle se souvient…

 

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